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L’enseignement des savoir-faire traditionnels, l’avis du Pritzker Chinois

Préserver les savoir-faire traditionnels, ce n’est pas de la ringardise, mais bien plutôt la première étape de l’innovation. Comprendre les principes de ces techniques, qui ont perduré depuis la nuit des temps, et les propriétés de chaque matériau, sont le fondement de toute entreprise de réinterprétation. Pour preuve cette interview, initialement publiée dans Le Monde de Wang Shu, architecte Chinois lauréat du Prix Pritzker, considéré comme la plus haute distinction en architecture.  Interview dans laquelle l’architecte et sa collaboratrice évoquent la destruction des savoir-faire ancestraux face au développement des nouvelles villes chinoises. Le couple, à l’inverse du productivisme qui règne en Chine, refuse de faire table rase du passé et de copier les « modèles » occidentaux.

Quel regard portez-vous sur l’architecture en Chine aujourd’hui ?

Wang Shu : Nous vivons à Hangzhou, une ville qui, dans un développement fulgurant, a perdu 90 % de son habitat traditionnel. Ces trente dernières années, la Chine, pays à l’histoire millénaire, a détruit les neuf dixièmes de son patrimoine bâti. La plupart des travaux que j’ai réalisés dans les années 1990 ont déjà été démolis du fait de cette croissance effrénée.

Cela vous rend-il nostalgiques ?

W. S. : Non, mais dans cette destruction massive, on perd des savoir-faire précieux dont seuls les artisans possèdent la mémoire. Nous avons beaucoup à apprendre de cette architecture amatrice et anonyme. De notre côté, nous cherchons à améliorer ces techniques traditionnelles pour les réinterpréter. En 2008, nous avons construit, dans cet esprit, le Musée d’histoire de Ningbo à partir des ruines de trente villages de la région, démolis pour faire table rase, comme souvent en Chine.

Lu Wenyu : Avec ces débris, les artisans ont érigé les façades du bâtiment en assemblant librement pierres et briques selon la technique traditionnelle de recyclage du wa pan. Certaines pierres dataient de 1 500 ans. Cette nouvelle architecture est venue encapsuler l’histoire.

Est-ce dans ce même but que vous enseignez l’architecture ?

W. S. : En effet. Les écoles d’architecture chinoises ignorent ces savoir-faire, qui ne se transmettent pas. Grâce à un enseignement différent, nous pouvons faire évoluer les futurs architectes chinois. Nous enseignons d’ailleurs dans des bâtiments que nous avons construits entre 2004 et 2007. Le campus de Xiangshan, qui accueille l’Académie des beaux-arts de Chine, se compose de vingt-deux édifices, que nous avons pensés et dessinés comme des montagnes.

Votre pensée à contre-courant est-elle entendue en Chine ?

L. W. : Depuis le prix Pritzker décerné à Wang, en 2012, nous sommes plus sollicités. Mais nous restons en marge du système architectural chinois, construit de manière hiérarchique et monopolisé par de très grandes agences, dotées de quelque mille collaborateurs qui travaillent sur des mégaprojets. Nous avons choisi de rester à l’extérieur de ce système et de ne pas faire grossir notre agence [dix personnes]. Nous sommes au cœur même des studios indépendants et je me réjouis de voir de plus en plus d’architectes nous rejoindre. Nous n’étions que trois ou quatre à nos débuts, en 1997 ; il existe désormais une centaine de structures indépendantes.

Comment votre duo fonctionne-t-il ?

W. S. : D’abord, nous réfléchissons ensemble à l’idée globale vers laquelle nous voulons aller. Puis je dessine, à la main, des esquisses. Je fais de la calligraphie tous les jours et je suis très imprégné par la peinture traditionnelle chinoise sur rouleau, comme celle de Wang Ximeng, qui date du XIIe siècle. Ces peintures de paysages très construits sont, pour moi, des dessins d’architecte.

L. W. : Je transforme ensuite les dessins de Wang en plans plus détaillés, plus proches de notre idée de conception. Le dessin informatique vient en toute fin, pour donner plus de corps au projet.

Vous avez surtout construit en Asie. Mais avez-vous des projets en Europe ?

W. S. : Je suis très intéressé par la pensée européenne, que ce soit les ouvrages de Claude Lévi-Strauss ou l’architecture de Le Corbusier. En ce moment, je collabore au projet Manufacture-sur-Seine, lauréat du concours Réinventer la Seine, aux côtés du promoteur Quartus et des architectes Joly & Loiret et Lipsky+Rollet. Il prévoit la construction à Ivry d’un quartier de ville en terre crue, un éco-matériau que l’on a oublié.

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